Le déficit d’inhibition latente

J’ai entendu parler de déficit de l’inhibition latente (DIL) pour la première fois en 2003 par mon neurologue de l’époque. Le terme est revenu il y a à peu près un an lorsque mon nouveau neurologue a attiré mon attention sur un DIL modéré. Malgré les explications, je n’ai jamais vraiment prêté attention à la chose. C’est quelques semaines plus tard, en regardant une série TV où le héros semblait atteint de ce trouble, que j’ai décidé de me renseigner en profondeur.

L’inhibition latente

Ou effet Lubow de son vrai nom (du nom du chercheur qui l’a mis en évidence), est un fonctionnement inconscient du cerveau humain. Face à un stimulus nouveau ou un stimulus connu mais dans un nouvel environnement, notre cerveau va intégrer l’information. Lorsque l’on sera de nouveau exposé à ce stimulus, on mettra plus de temps à l’identifier car le cerveau va le filtrer, voire le rejeter.

Il y a deux intérêts à cela. D’abord, favoriser l’acquisition de nouvelles connaissances en favorisant la perception de choses nouvelles, tout en occultant partiellement ce qui est déjà connu. Ensuite, éviter toute surcharge d’information, qui saturerait le cerveau et l’esprit. Surcharges qui peuvent engendrer des confusions ou faire baisser la vigilance et l’attention.

Prenons un exemple : Vous entrez pour la première fois chez quelqu’un et vous notez l’odeur particulière de son logement. Lorsque vous reviendrez, l’odeur vous paraîtra soit atténuée soit disparaîtra. Par contre, si la personne change le parfum après vingt visites chez elle, il est probable que vous le notiez dès votre entrée.

Autre exemple : les arbres dans les forêts ou au bord des voies en ville vous sont familiers. Tous les arbres feuillus se ressemblent, il est peu probable qu’une personne normale prête attention au fait que dans une rue il y a des platanes et que dans d’autres ce soit des érables planes. Si notre cerveau devait noter chaque changement d’essence d’arbre lorsque vous changez de rue ou de quartier, vous finiriez par vous faire renverser par une automobile, ou tout simplement par vous perdre.

Mais ce n’est pas le cas pour tout le monde …

Le déficit d’inhibition latente (DIL)

Certaines personnes sont atteintes de DIL, c’est-à-dire que l’effet Lubow est soit partiellement, soit entièrement absent chez elles. Ce qui est apparemment mon cas de façon modérée. Cela se traduit par le fait qu’on ne s’habitue jamais ou très difficilement à un stimulus, que ce soit un bruit, un son, une odeur, un goût ou autre. On se retrouve donc avec un afflux continuel et permanent d’informations, ce qui peut-être très envahissant à la longue.

Imaginons que vous êtes avec un.e ami.e dans un café. C’est plutôt calme, quelques couples et groupes sont là en train de discuter à un volume très raisonnable. Dans la conversation, vous aurez un mal fou à vous concentrer sur ce que vous dit votre ami.e car vous capterez toutes les discussions aux alentours. Lui ou elle n’aura, par contre, pas ce problème. Autre chose (qui m’arrive régulièrement), lorsqu’un serveur passera dans la salle, il est fort probable que vous jetiez toujours un oeil pour voir ce qui se passe (au risque de dérouter votre interlocuteur/trice).

Ne pas confondre avec l’hyperesthésie

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas l’hyperesthésie, voici la définition copiée sur Wikipédia :

« L’hyperesthésie est l’exagération physiologique ou pathologique de l’acuité visuelle et de la sensibilité des divers sens. Dans le cadre d’une stimulation non nociceptive, celle-ci est anormalement ressentie par le patient comme douloureuse (Noordenbos W, 1959) »

Beaucoup de newyw sont apparemment atteints d’hyperesthésie (moi le premier avec des problèmes de photophobie et d’hyperacousie assez marqués). Néanmoins, il ne faut pas confondre avec le DIL. L’hyperesthésie est une question de perception exagérée de l’intensité du stimulus (forte lumière, choc sonore) et est purement sensoriel, alors que le DIL est une question de quantité d’informations en plus d’avoir une forte composante cognitive.

Si je reprends mon exemple précédent du café, une personne souffrant d’hyperesthésie ne sera pas perturbée par les passages des serveurs et les mouvements dans la salle, sauf si les gens portent des lampes puissantes ou passent en parlant très fort. Pareil si les conversations sont assez discrètes au point de ne créer qu’un léger fond . Ce ne sera pas le cas de la personne DIL qui sera saturée par l’afflux de données, quelle qu’en soit l’intensité.

Bien sûr, hyperesthésie et DIL peuvent se superposer.

Conséquences pathologiques

En 1995, Lubow lui-même, et JC Gerwitz ont montré que la surcharge sensorielle causée par le DIL pouvait être une cause de la schizophrénie. J’ai lu à plusieurs endroits qu’elle pouvait aussi être en lien avec le TDA/TDAH, certaines formes d’autismes et des troubles hallucinatoires. Je suis néanmoins en recherche de sources pour pouvoir appuyer cela concrètement.

Chez les Haut QI

Néanmoins, cette surcharge sensorielle n’est pas un handicap pour tout le monde. Le fait d’avoir un QI élevé ainsi qu’un DIL qui ne soit pas trop prononcé se traduit par une créativité florissante, selon une étude de l’université d’Oxford (Carson, Shelley H.,Peterson, Jordan B.,Higgins, Daniel M. – 2003). En clair, le DIL peut grandement contribuer à la richesse mentale, intellectuelle et artistique d’un newyw.

Cela me parait très sensé. Le fait de percevoir beaucoup plus de choses sans que cela soit envahissant permet d’avoir plus d’informations pour résoudre des problématiques, créer, imaginer etc. Je me rends compte qu’au travail il m’arrive souvent de voir des choses que d’autres ne voient plus depuis longtemps lorsqu’il faut résoudre des blocages techniques.

Par contre, je tiens à signaler qu’il n’a pas été démontré que le DIL était une cause de la douance, mais que la douance permettait de mieux gérer le DIL, voire d’en faire une qualité. Il faut aussi noter que tous les newyw n’ont pas forcément un DIL.

Gérer le DIL

En fonction du degré de DIL et de notre état (fatigue, exposition trop longue à un environnement intense etc…), cela peut rapidement devenir épuisant. Il est donc important de développer des stratégies pour s’en dégager.

La plus simple est d’éviter les environnements surchargés (soirées, bars, gares, transports en commun) lorsqu’on n’est pas en état. Celle que j’utilise et qui marche bien est de concentrer tout mon attention sur une seule source en prenant le temps de la décrire dans ma tête. Une fois que j’ai terminé, je passe à autre chose. C’est hélas tout ce que j’ai en stock. Néanmoins, je pense que l’hypnose, la méditation en pleine conscience, la sophrologie pour se recentrer sur soi, travailler sa capacité à filtrer les informations/stimuli et d’autres techniques douces peuvent s’avérer plus qu’utiles.

Avantages et inconvénients

Pour terminer, je recopie (après l’avoir traduite) une petite liste que j’ai trouvée sur le site LowLatentInhibition.org . Je la donne à titre indicatif et sans garantie de sa validité, alors faites à attention à tout effet d’autovalidation (Barnum) .

Inconvénients

  • Cela peut-être incroyablement difficile de vous endormir le soir car vos pensées défilent à toute allure. C’est aussi très dur d’arrêter de vous poser des questions dont les réponses engendrent d’autres questions.
  • Vous avez peut-être reçu un mauvais diagnostic de TDA/H, ou bien des professionnels n’ont pas été capable des définir exactement ce qui vous rend différent.
  • Vous pouvez facilement vous retrouver submergé dans des situations de forte activité. Par « forte activité » on entend « être face à une abondance de stimuli » comme des bruits, sons, éléments visuels etc. Ou face à des stimuli internes foisonnants comme « si ceci se produit, alors cela va arriver etc… » et vous pouvez vous sentir en train de buter et de trébucher sur vos propres pensées.
  • Vous pouvez changer de sujet très aisément, ce qui peut perturber les gens autours de vous.
  • Vous pouvez facilement oublier votre ligne de pensée car d’autres lignes de pensées viennent se superposer sur la première. Cela signifie que vous passerez énormément de temps à tenter de vous rappeler votre pensée initiale et ensuite remonter frénétiquement le fil pour revenir à la source.
  • Vous honnissez au possible de devoir suivre des règles qui entravent votre créativité, ou lorsqu’on vous intime de suivre des règles qui, selon vous, ne devraient pas s’appliquer à vous car elles ne concernent que des gens ayant des limites que vous n’avez pas.
  • Vous détestez ou détestiez l’école à cause de la manière dont les choses étaient enseignées. Elles vous paraissaient trop linéaires et fades en plus de ne rien vous apporter ni de vous fournir d’informations intéressantes.
  • Vous pouvez être très intolérant des gens autour de vous, spécialement ceux qui prennent plus de temps que vous pour faire les choses, ou lorsqu’il faut faire partie d’une équipe dont les membres vont vous freiner.
  • Vous détestez absolument les limites et d’avoir à vous conformer. Vous sentez que le conformisme vous prive de votre intuition et de votre vision des choses uniques.
  • Vous pouvez être facilement être contrarié quand vous avez identifié une connexion parfaitement logique, mais que personne d’autre que vous ne la comprend.
  • Vous pouvez souvent vous sentir très seuls car personne ne vous et ne comprendra jamais la façon dont vous voyez le monde et la manière dont votre esprit traite les chose d’un façon à la fois unique et à part. C’est quelque chose que vous aimeriez pour sentir chez quelqu’un d’autre.
  • Certains personnes tombent dans les dépendances car cela les aide à s’échapper de leur afflux constant et assommant de stimuli, par exemple, l’alcool ou la marijuana.
  • Vous avez une personnalité très obsessionnelle, probablement du fait que vous aimez les stimuli familiers car les choses nouvelles, ou aller dans de nouveaux endroits, vous bombarde de nouvelles informations que vous ne voudriez pas avoir à traiter.
  • Il est possible que poussiez souffrir de phobie sociale, voir d’anxiété.
  • Vous pouvez être dérangé par des sons/bruits très faibles qui sont difficilement perceptible par les autres et cela peut vous faire perdre les pédales. 
  • Conduire peut être extrêmement difficile et épuisant car vous n’arrivez pas à vous concentrer sur quoique ce soit. Vous avez l’impression qu’il y a trop de distractions

Avantages

  • Conscience accrue de l’environnement immédiat et percevoir des choses auxquelles les autres ne portent pas attention comme des bruits ou des mouvements. Par exemple, vous pouvez être en pleine conversation avec quelqu’un tout en entendant et comprenant plusieurs autres conversations autours de vous, ou vous reconnaissez des trames ou des variations dans des sons que personne d’autre n’entend.
  • Être capable d’apprendre de nouvelles choses extrêmement rapidement, particulièrement si vous trouvez le sujet intéressant. Vous vous rendez compte que vous apprenez les choses bien plus rapidement et plus en détails que la plupart des gens.
  • Vous êtes capable de vous impliquer dans une conversation aussi passionnément, tout en faisant les mêmes liens poussés, sur un sujet qui ne vous intéresse pas plus que cela qu’une personne avec inhibition latente normale qui est bien plus passionnée et connaissante que vous en la matière.
  • Vous devez vous apercevoir que vous êtes souvent capable de répondre à des questions avant qu’elles ne soient réellement posées, car vous anticipez en permanence dans quelle direction vont les conversations.
  • Vous pouvez comprendre les intentions des gens tout en vous en vous demandant la raison ou le but, cela inclus pourquoi ils vous posent certaines questions à. Au lieu qu’une conversation aille du point 1 aux points 2, 3, 4 jusqu’à 15, vous vous apercevez qu’elle passe plutôt par les points 1, 7, 12 et 15.
  • Vous êtes extrêmement créatif/ve parce que vos esprit est souvent capable de distinguer les connexions entres des choses dont les autres ne voient pas les liens.
  • Vous décortiquez automatiquement et sans hésitation toute information pour comprendre les causes initiales ou les points de départ et êtes aptes naturellement à comprendre l’ensembles des raisons qui en sont la cause.
  • Vous arrivez à décrypter les gens et les situations extrêmement bien et devinez souvent les mensonges et mauvaises intention. Vous êtes très perceptifs et difficile à manipuler.
  • Quand vous vous préparez à affronter une situation, vous vous retrouvez souvent en train d’envisager une multitude de scénarios et tentez de vous préparer à parer à chacune des éventualités.
  • Vous avez une compréhension naturelle et développée des liens de causes à effets. Cela peut s’appliquer aux gens, actions et à peu près n’importe quoi. Vous savez que si X se produit, alors A, B, C et D devraient se produire en conséquence. Vous êtes capable de prendre en compte un nombre incroyable de variable en fonction du paramètre initial.
  • Parfois, il vous semble que vous êtes sur une autre longueur d’onde que les gens qui n’ont pas de DIL. C’est presque comme si vous pouviez appréhender des choses qui paraissent invisibles pour la plupart, ce qui vous donne la faculté de contrôler et d’influencer votre environnement sans que les gens s’en rendent compte.
  • Vous avez une intuition incroyablement développée. Vos instincts ne vous trompent que très rarement au point d’avoir la sensation que vous pouvez prédire plusieurs choses avant qu’elles ne se produisent. Cela ne signifie pas que vous pouvez lire les pensées des gens ou voir dans l’avenir, mais plutot que vous êtes capables d’utiliser plus de stimuli pour arriver à des conclusions logiques qui donnent l’impression aux autres que vous lisez l’avenir. En fait, vous pouvez voir des choses qu’ils ne voient pas parce que vous voyez et traitez un tas d’informations que eux ne voient pas.
  • Vous pouvez faire des liens très poussés entre des entités (objets, personnes etc.) et les stimuli qui vont avec d’une manière que les gens comprendront pas. Par exemple, au travail, vous pourrez dire exactement qui se déplace autours de vous dans le couloir juste au son de leur démarche alors que vous ne les voyez pas.
  • Vous êtes probablement un excellent conducteur, avec une excellente faculté à détecter les danger tout en anticipant les conséquences au travers de plusieurs scénarios.

Post Scriptum

Il existe plusieurs articles sur le net sur des blogs traitant de la douance. Je n’ai pas pris le temps de les lire pour ne pas influencer ma propre rédaction. Néanmoins, cela peut-être intéressant d’aller y jeter un oeil pour avoir plusieurs avis. Je vous encourage donc à consulter votre moteur de recherche favori.

(Relecture : Julia Veritas)

2 Comments

  1. Lena Arduinna
    16 mai 2019

    Article très pertinent et qui apporte des explications très concrètes à une caractéristique pas assez reconnue, souvent confondue avec l’hyperesthésie. J’apprécie particulièrement la liste des avantages/inconvénients, laquelle montre bien qu’une caractéristique va trouver sa réponse en fonction de ce qu’on décidera d’en faire.

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  2. Julien
    24 mai 2019

    Merci pour cet article, il permet d apporter des informations sur un fonctionnement qui bien qu effectivement proche de l hyperesthesie s en distingue par la notion de « seuils ». Un(e) hyperesthese serait sûrement incapable d écouter de la musique à fond ou de regarder un film bourré de flash par exemple, mais verrait sûrement moins de problèmes à supporter une porte mal fermée à l’autre bout de la maison… Dans les deux cas à priori, le retrait et l’adaptation sont la clé plutôt que la lutte permanente contre soi

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